Éditorial

ÉDITORIAL || De l’Iran à Haïti : quand la souveraineté dérange les États-Unis

Il y a des douleurs que les peuples ne racontent pas toujours, mais qu’ils portent en silence. Des blessures invisibles, transmises de génération en génération. L’Iran connaît cette douleur. Haïti aussi. Deux pays éloignés par la géographie, mais réunis par une même expérience : celle d’avoir vu leur destin influencé, parfois brisé, par une puissance étrangère plus forte qu’eux.

En Iran, tout a basculé en 1953. Le Premier ministre Mohammad Mossadegh n’était pas un homme de guerre. C’était un dirigeant qui croyait simplement que le pétrole iranien devait profiter aux Iraniens. Mais cette décision, pourtant logique, a provoqué la colère de Washington. Dans l’ombre, la CIA a contribué à sa chute. En quelques jours, un gouvernement choisi par le peuple disparaît. Et avec lui, un rêve d’indépendance.
Pour les Iraniens, ce n’était pas seulement un changement politique. C’était une humiliation. Le sentiment d’avoir été trahis, dépossédés de leur droit le plus fondamental : choisir leur propre chemin.

Ce sentiment, les Haïtiens le connaissent aussi.
En 1915, lorsque les marines américains débarquent à Port-au-Prince, ce ne sont pas seulement des soldats qui arrivent. C’est une présence qui va s’installer, surveiller, contrôler. Pendant près de vingt ans, Haïti n’est plus totalement maître de lui-même. Les décisions importantes ne sont plus prises uniquement par des Haïtiens. Et même après le départ des troupes, quelque chose s’est brisé : la certitude d’être pleinement souverain.

Des décennies plus tard, en 2004, le départ du président Jean-Bertrand Aristide ravive cette vieille douleur. Pour beaucoup, ce moment reste flou, incompris, mais profondément ressenti. Encore une fois, le sentiment que l’histoire d’Haïti ne s’écrit pas uniquement à Port-au-Prince, mais aussi ailleurs.

C’est cela, la véritable blessure. Pas seulement les décisions politiques. Mais le sentiment d’impuissance.
Les États-Unis parlent souvent de démocratie, de stabilité, de paix. Mais pour les peuples qui ont vécu ces interventions, ces mots sonnent parfois creux. Parce que la démocratie perd son sens lorsqu’elle peut être renversée. La souveraineté perd sa valeur lorsqu’elle peut être ignorée.
Aujourd’hui, lorsque les tensions s’intensifient entre Washington et Téhéran, ce n’est pas seulement une crise entre deux États. C’est le prolongement d’une histoire plus longue. Une histoire où les grandes puissances décident, et où les peuples vivent avec les conséquences.

À des milliers de kilomètres de distance, un Iranien et un Haïtien peuvent comprendre la même chose sans se parler : ce sentiment que la liberté est fragile. Que l’indépendance peut être menacée. Que le combat pour la dignité ne se termine jamais vraiment.
Les grandes puissances écrivent souvent l’histoire.
Mais ce sont les peuples qui en portent les cicatrices.

Hyshney Saint-Julien
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