Opinion

Haïti : l’échec n’est pas celui d’un projet… mais de son absence

Depuis 1986, nombreux sont ceux qui qualifient la gouvernance d’Haïti de succession d’échecs.
Mais peut-on réellement parler d’échec lorsqu’aucun véritable projet national n’a jamais été clairement défini, partagé et assumé ?

Un échec suppose l’existence d’un objectif structuré, d’une vision commune, d’un cap clairement tracé. Or, ce qui a le plus souvent fait défaut dans notre histoire récente, ce n’est pas seulement l’exécution, mais la conception même d’un projet pays.

*La nécessité d’un projet national structurant*

Toute reconstruction institutionnelle sérieuse devrait commencer par des États généraux sectoriels : justice, éducation, sécurité, économie, gouvernance locale, aménagement du territoire, administration publique.

La synthèse de ces réflexions citoyennes devrait servir de base à :

* La conception d’une loi mère cohérente

* L’élaboration d’une feuille de route réaliste

* La définition d’indicateurs de mise en œuvre mesurables

Construire un État sans préparer les hommes et les femmes appelés à le diriger est improductif.
On ne bâtit pas une administration performante sans former les futurs responsables aux principes de gouvernance, d’éthique publique et de respect institutionnel.

Sans formation adaptée des prétendants aux postes de gouvernance, nous continuerons à produire des dirigeants incapables d’appliquer les lois qu’ils sont censés défendre.
Et nous resterons enfermés dans une culture de violation permanente des normes.

*Réformer avec discernement, non avec précipitation*

Il n’est pas raisonnable de vouloir modifier l’intégralité du texte constitutionnel alors que moins de 40 % des dispositions posent véritablement problème dans leur application.

Une réforme intelligente suppose :

* D’identifier clairement les articles problématiques

* D’ouvrir un débat ciblé

* D’éviter une remise à plat totale qui fragiliserait davantage les institutions

La stabilité juridique est une condition de la stabilité politique.
La reconstruction des institutions doit s’inscrire dans un projet pays global et non dans une logique conjoncturelle.

*Repenser l’architecture électorale*

S’agissant des compétitions électorales, il est admis que l’élection présidentielle doit se tenir le même jour sur toute l’étendue du territoire.

Cependant, l’expérience montre que les candidats à la présidence influencent fortement les choix dans les collectivités territoriales. Non par stratégie organisée, mais par réflexe électoral : beaucoup de citoyens pensent que toutes les décisions se prennent « d’en haut ».

Organiser d’abord les élections locales — municipales et départementales — avant les présidentielles et sénatoriales pourrait :

* Renforcer l’autonomie politique locale

* Inverser la logique verticale du pouvoir

* Responsabiliser davantage les collectivités

Par ailleurs, le Conseil Électoral Permanent (CEP), qui fonctionne de manière intense seulement lors des cycles électoraux mais demeure rémunéré en permanence, pourrait être mieux utilisé si les élections étaient séquencées, à raison d’un département à la fois.

Une telle approche permettrait également :

* Une meilleure organisation logistique

* Une réduction significative des coûts

* Un contrôle plus efficace du processus

La rigueur nécessaire en période transitoire

Dans les périodes exceptionnelles, des mesures d’exception peuvent être nécessaires.

Cependant, aucune décision ne devrait excéder la durée du mandat transitoire.
Il est juridiquement contestable et moralement discutable de conclure des engagements dont les effets dépasseraient le mandat des autorités intérimaires.

La transition doit préparer la stabilité, non hypothéquer l’avenir.

En conclusion : reconstruire avec méthode

Haïti ne souffre pas seulement d’une crise de leadership.
Elle souffre d’une absence méthodologique dans la construction de son avenir.

Avant de parler d’échec, posons-nous la question essentielle :
Avons-nous réellement défini un projet national partagé ?

La reconstruction ne peut être improvisée.
Elle exige vision, formation, séquençage et discipline institutionnelle.

Sans cela, nous continuerons à réformer sans construire.

Ashley Laraque
27 février 2026

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