Alphabétisation en Haïti : abandon ou sabotage?

Lancé en grande pompe le 8 septembre 2025, à l’occasion de la Journée internationale de l’alphabétisation, à l’hôtel Karibe, le programme d’alphabétisation piloté par la Secrétairerie d’État à l’alphabétisation et à l’éducation non-formelle affichait une ambition claire : sortir 1,5 million d’Haïtiens de l’ombre de l’analphabétisme. Une promesse forte, presque historique, dans un pays où lire et écrire restent, pour beaucoup, un luxe inaccessible.
Sur le terrain, les premiers signaux semblaient encourageants. Des séances de formation ont été organisées dans plusieurs départements du pays ; près d’un millier de moniteurs et monitrices ont été formés : la machine était en marche. L’État donnait enfin l’impression de prendre au sérieux ce combat fondamental pour la dignité humaine.
Le 13 avril 2026, le BSEA/ENF publie les résultats du dernier dépouillement des fiches de dépistage : environ 60 000 personnes identifiées. Un chiffre déjà modeste au regard des objectifs annoncés, mais qui témoignait au moins d’un début d’exécution.
Mais très vite, cet espoir se fissure. Puis survient un véritable coup de tonnerre.
Le 19 mai 2026, un communiqué annonce la fermeture de plus de 500 centres sur les 700 en fonction. En clair, près de 75 % du dispositif est démantelé dans le silence. Une décision brutale, incompréhensible, et surtout profondément inquiétante.
Comment un programme présenté comme prioritaire peut-il être ainsi sabordé par ceux-là mêmes qui l’ont lancé ?
Derrière cette volte-face, les interrogations se multiplient. S’agit-il d’une contrainte budgétaire non assumée ? D’une incapacité structurelle à piloter une politique publique de cette envergure ? Ou pire encore, d’un désintérêt profond pour l’éducation des plus vulnérables ?
Certains évoquent même un sabotage déguisé de l’éducation non formelle, ce secteur souvent marginalisé mais pourtant crucial dans un pays où des millions d’adultes n’ont jamais eu accès à l’école.
Ce qui choque, au-delà des chiffres, c’est la cacophonie : un programme lancé avec ambition, suspendu sans explication claire, puis abandonné en cours de route en pleine expansion.
Pendant ce temps, ce sont des milliers de citoyens qui paient le prix de cette désorganisation : des femmes, des hommes, des jeunes qui avaient commencé à apprendre à lire, à écrire, à espérer une vie différente. Aujourd’hui, leurs cahiers se ferment, leurs centres disparaissent, et leurs rêves s’éteignent dans l’indifférence.
Car il faut le rappeler avec force : apprendre à lire et à écrire n’est pas un programme parmi d’autres. Ce n’est pas une faveur de l’État. C’est un droit fondamental.
En Haïti, où les crises s’enchaînent, l’alphabétisation devrait être un pilier, une urgence nationale, un levier de transformation. Au lieu de cela, elle devient une promesse trahie de plus.
La question demeure, brutale et sans détour : pourquoi arrêter ?
Sans réponse claire, ce silence sonne comme un aveu d’échec. Ou pire, comme un abandon.
Hyshney Saint-Julien
[email protected]



